Essais, chap. 28


De l’amitié


Les Essais de Michel de Montaigne sont, on peut le dire, l’œuvre du vie. Non pas qu’ils expriment celle de l’auteur au-delà de son caractère exemplaire, ils ont été rédigés dès sa trente neuvième année jusqu’à sa mort, à la manière d’une mosaïque de maître.

Contribuant à l’éploiement des ailes de l’Humanisme sur l’Europe, l’ouvrage de ce latiniste intransigeant dévoile l’esprit de son époque et la poétique qu’elle encense, laissant à d’autres la rigoureuse dialectique pour des morceaux d’immortel langage.

Une portion de l’un d’eux, intitulée « De l’amitié », sera soumis à notre regard littéraire.



Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu'accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l'une en l'autre, d'un mélange si universel qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en répondant : « Parce que c'était lui, parce que c'était moi. »
Il y a, au-delà de tout mon discours, et de ce que j'en puis dire particulièrement, ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous oyions l'un de l'autre, qui faisaient en notre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports, je crois par quelque ordonnance du ciel ; nous nous embrassions par nos noms. Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre. Il écrivit une satire latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la précipitation de notre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé, car nous étions tous deux hommes faits, et lui plus de quelques années, elle n'avait point à perdre de temps et à se régler au patron des amitiés molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Celle-ci n'a point d'autre idée que d'elle-même, et ne se peut rapporter qu'à soi. Ce n'est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c'est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne ; qui, ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien, ou mien.

Les Essais, livre Ier, chapitre XXVIII - Montaigne


Texte d’une fluidité assourdissante, autant qu’une gracieuse image parle d’elle-même, il ne laisse point de faire transparaître son armature et ses fondations argumentatives. (Problématique) En l’occurrence l’antithèse entre l’amitié commune et celle véritable est bellement répartie.


I. De l’amitié commune


A. Sa superficialité (son caractère)


Elle veut un moyen au-delà d’elle-même : « occasion ou commodité ».

La parole, moyen, semble être la condition pour que les « âmes s’entretiennent » et ne s’effondrent pas.

Cette amitié est nommée, explicitement dite pour ce qu’elle n’est pas : « ce que nous appelons amis… ne sont qu’accointances… »


B. Sa durée


Ces « amitiés molles et régulières » ont besoin de « tant de précautions de longue et préalable conversation ».
Elles semblent se chercher, vouloir faire cadrer l’autre à soi ou inversement, sans pouvoir s’élever puisqu’elles n’ont été prédestinées.


II. De l’amitié véritable


A. La quinte essence de l’amitié


Montaigne poursuit une tradition séculaire : celle d’Aristote (« une âme en deux corps ») sans pourtant la soumettre à des conditions (bonté et vertu, agrément pour les jeunes, utilité pour les vieillards, les deux ne durant qu’autant dure leur cause), de Saint Augustin[1], mentionnant ce « mélange » des âmes, et se démarque du Lysis de Platon.

L’amitié refuse toute propriété, toute différence entre les amis : « se plonger et se perdre dans la sienne », « ne nous réservant rien qui nous fût propre ».


B. Le mystère de l’amitié et le tragique du texte


L’auteur insiste sur le mystère indicible de ce qu’est l’amitié véritable : « que cela ne se peut exprimer », « que cela ne se peut exprimer ».

Comme Saint Augustin, Montaigne se réfère à l’amitié par rapport à un ami mort, ce qui peint le passage d’une émotion appropriée.


[1] « C’est la moitié de mon âme » ; « je ne voulais pas vivre, diminué de moitié ; voilà pourquoi aussi peut-être je craignais de mourir, pour que ne mourût pas tout entier celui que j’avais beaucoup aimé. »

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