De l’amitié
Les Essais de
Michel de Montaigne sont, on peut le dire, l’œuvre du vie. Non pas qu’ils
expriment celle de l’auteur au-delà de son caractère exemplaire, ils ont été
rédigés dès sa trente neuvième année jusqu’à sa mort, à la manière d’une
mosaïque de maître.
Contribuant à l’éploiement des ailes de l’Humanisme sur
l’Europe, l’ouvrage de ce latiniste intransigeant dévoile l’esprit de son
époque et la poétique qu’elle encense, laissant à d’autres la rigoureuse dialectique
pour des morceaux d’immortel langage.
Une portion de l’un d’eux, intitulée « De
l’amitié », sera soumis à notre regard littéraire.
Au demeurant, ce que nous appelons
ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu'accointances et familiarités nouées
par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes
s'entretiennent. En l'amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent
l'une en l'autre, d'un mélange si universel qu'elles effacent et ne retrouvent
plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je
l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en répondant : « Parce que
c'était lui, parce que c'était moi. »
Il y a, au-delà de tout mon discours,
et de ce que j'en puis dire particulièrement, ne sais quelle force inexplicable
et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous
être vus, et par des rapports que nous oyions l'un de l'autre, qui faisaient en
notre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports, je crois par
quelque ordonnance du ciel ; nous nous embrassions par nos noms. Et à notre
première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de
ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien
dès lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre. Il écrivit une satire latine
excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la
précipitation de notre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection.
Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé, car nous étions tous deux
hommes faits, et lui plus de quelques années, elle n'avait point à perdre de
temps et à se régler au patron des amitiés molles et régulières, auxquelles il
faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Celle-ci n'a point
d'autre idée que d'elle-même, et ne se peut rapporter qu'à soi. Ce n'est pas
une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c'est je
ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui ayant saisi toute ma
volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne ; qui, ayant saisi
toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim,
d'une concurrence pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien
qui nous fût propre, ni qui fût ou sien, ou mien.
Les Essais, livre Ier, chapitre XXVIII - Montaigne
Texte d’une fluidité assourdissante, autant qu’une
gracieuse image parle d’elle-même, il ne laisse point de faire transparaître
son armature et ses fondations argumentatives. (Problématique) En l’occurrence l’antithèse entre l’amitié commune
et celle véritable est bellement répartie.
I. De l’amitié commune
A. Sa superficialité (son caractère)
Elle veut un moyen au-delà d’elle-même :
« occasion ou commodité ».
La parole, moyen, semble être la condition pour que les
« âmes s’entretiennent » et ne s’effondrent pas.
Cette amitié est nommée, explicitement dite pour ce
qu’elle n’est pas : « ce que nous appelons
amis… ne sont qu’accointances… »
B. Sa durée
Ces « amitiés molles et régulières » ont besoin
de « tant de précautions de longue et préalable conversation ».
Elles semblent se chercher, vouloir faire cadrer l’autre
à soi ou inversement, sans pouvoir s’élever puisqu’elles n’ont été
prédestinées.
II. De l’amitié véritable
A. La quinte essence de l’amitié
Montaigne poursuit une tradition séculaire : celle
d’Aristote (« une âme en deux corps ») sans pourtant la soumettre à
des conditions (bonté et vertu, agrément pour les jeunes, utilité pour les
vieillards, les deux ne durant qu’autant dure leur cause), de Saint Augustin[1],
mentionnant ce « mélange » des âmes, et se démarque du Lysis de Platon.
L’amitié refuse toute propriété, toute différence entre
les amis : « se plonger et se perdre dans la sienne », « ne
nous réservant rien qui nous fût propre ».
B. Le mystère de l’amitié et le tragique du texte
L’auteur insiste sur le mystère indicible de ce qu’est
l’amitié véritable : « que cela ne se peut exprimer »,
« que cela ne se peut exprimer ».
Comme Saint Augustin, Montaigne se réfère à l’amitié par
rapport à un ami mort, ce qui peint le passage d’une émotion appropriée.
[1] « C’est la moitié de mon âme » ; « je ne voulais pas
vivre, diminué de moitié ; voilà pourquoi aussi peut-être je craignais de
mourir, pour que ne mourût pas tout entier celui que j’avais beaucoup
aimé. »
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